« Ils sont où les bonbons ? »
demanda la petite fille de la fermière à la grande dame qui lui tenait la main.
« Dans ma maison ma petite chérie.
Y’en a tout plein pour toi et tu pourras aussi en apporter à ton frère ».
« Super méga, génial, il va être
super méga content mon frère », s’exclama la petite fille blonde.
« Mais j’espère bien ma petite, j’espère
bien », dit la grande dame d’une voix qui croassait comme une corneille.
Pendant une demi-heure, la grande dame
et la fillette traversèrent la forêt de plus en plus sombre à cause du soleil
couchant. Enfin, alors que la fillette qui s’appelait Élorine commençait à se
plaindre qu’elle était loin de chez elle, elle vit une cabane entourée de six
arbres gigantesques. C’était des chênes et sur les branches croassaient des
dizaines de corbeaux.
« Ils me font peur, gémit Élorine,
je veux rentrer à la maison. »
« Les corbeaux ne sont pas méchants
tu sais, ce sont des oiseaux protecteurs pour les gens qu’ils aiment. »
« Et moi, ils m’aiment ? »
« Hum, je crois même qu’ils vont
t’adorer ! rigola affreusement la grande dame en se léchant la lèvre
supérieure.
Les gonds de la porte en bois grincèrent
quand la dame l’ouvrit. Une odeur de charogne agressa les narines de la petite
fille. C’était l’odeur de la mort. Mais Élorine ne connaissait pas cette odeur
et entra dans la vieille cabane. Près d’une immense cheminée, des lapins égorgés
étaient suspendus par les pieds sur un fil tendu d’un mur à l’autre. Dans la
cheminée, au coeur un brasier ardent, un chaudron noir semblait cuire quelque
chose qui clapotait de grosses bulles jaunes. Sur la table en bois, un poulet
avait la gorge tranchée et baignait dans son sang. Autour, des fioles, des pots
en terre cuite, des ustensiles tranchants, une assiette en bois et un verre
sale formaient un désordre effrayant. En bout de table, une étrange plante était
présentée dans son pot en os sculpté. La tige faisait un bras de longueur et sa
fleur n’était qu’une boule de pics balafrée d’une bouche. On aurait dit une
plante cyclope avec une grande bouche.
« Oui, je sais ce que tu penses, croassa-t-elle
à la petite fille, je ne suis pas la reine du rangement. »
« J’ai peur, je veux retourner chez
moi ! »
« Mais enfin ma chérie, C’EST ICI
CHEZ TOI ! »
Élorine n’eut pas le temps d’avoir le
moindre réflexe. D’un geste rapide, la grande dame lui trancha la gorge. Un
flot de sang jaillit de la plaie ouverte et fusa horizontalement jusqu'à la
table. Puis le sang glissa du cou comme une coulée de boue sur le tablier boueux
de la petite paysanne. Elle s’écroula en se tenant la gorge. Sa dernière vision
fut celle des grands yeux écarquillés de la grande dame qui se penchait vers
elle avec un grand sourire sadique. Alors qu’Élorine mourrait, la méchante dame
enfonça sèchement le couteau dans la plaie jusqu’à trancher totalement la tête.
Puis elle l’attrapa par les cheveux et la souleva en rigolant comme une cinglée.
Des filets de sang coulaient du cou tranché et formèrent des lignes discontinues
jusqu’au chaudron que la dame atteignit à grands pas. En poussant un rire
maléfique, elle y jeta la tête ! Le visage étonné de la petite fille disparut
doucement dans le bouillon clapotant de bulles jaunes.
La méchante dame touilla en sifflotant
la mixture épaisse pendant une bonne heure. De la tête de la petite Élorine ne
restait plus que quelques touffes de cheveux et un œil percé qui flottait à la
surface. Enfin, quand la potion fut prête, la grande dame alla chercher une
fiole et la plongea dans le chaudron. Elle récolta un liquide visqueux qui eut
du mal à entrer dans la fiole. Avec, elle se dirigea vers le bout de la table. La
tête de la plante suivait chaque mouvement de la grande dame. Celle-ci leva la
fiole au-dessus de la plante. La grande bouche s’ouvrit en deux avec un bruit
de gargouillis, laissant apparaître une gorge rouge d’où s’échappait une forte
odeur de charogne. Les muqueuses violettes étaient recouvertes de petits
boutons jaunâtres d’où s’écoulaient des filets de pus. La grande dame y versa
le liquide gluant en chantonnant un air macabre. L’horrible plante avala
bruyamment le liquide poisseux, un peu comme un bébé affamé qui avalerait son
biberon.
« Voilà, c’est tout pour ce soir
mon bébé d’amour », lui dit la grande dame.
« Merrrrcccciiiiiii »,
répondit la plante d’une voix sifflante.
« À la fin du chaudron, tu seras
encore plus grande et encore plus intelligente », piailla sa maîtresse.
« Ouiiiii. »
« Peut-être même qu’un jour tu iras
à l’école pour apprendre plein de trucs intéressants. »
« Ouiiii, je veuuuuxxxx, c’esssst
bieeennnn. »
« Mais il ne faudra pas que tu
croques la tête d’un camarade, hein, ma petite fille ? »
« C’esssst éviiiiiidennnnntttt. »
« Parfait ! Allez, digère
bien ma petite Élorine, c’est à mon tour de manger de cet excellent ragoût de
petite paysanne insolente et pleurnicheuse. »
« Booonnnn appééééétiiiiiiit. »
« Merci ! »
Elle posa un baiser sur la muqueuse
pestilentielle de la fleur qui referma d'un coup sa gueule et arracha un bout
de lèvre à la grande dame. Un rire affreux résonna un long moment au cœur de la
cabane au milieu des bois.
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