Histoire 6


« Ils sont où les bonbons ? » demanda la petite fille de la fermière à la grande dame qui lui tenait la main.
« Dans ma maison ma petite chérie. Y’en a tout plein pour toi et tu pourras aussi en apporter à ton frère ».
« Super méga, génial, il va être super méga content mon frère », s’exclama la petite fille blonde.
« Mais j’espère bien ma petite, j’espère bien », dit la grande dame d’une voix qui croassait comme une corneille.
Pendant une demi-heure, la grande dame et la fillette traversèrent la forêt de plus en plus sombre à cause du soleil couchant. Enfin, alors que la fillette qui s’appelait Élorine commençait à se plaindre qu’elle était loin de chez elle, elle vit une cabane entourée de six arbres gigantesques. C’était des chênes et sur les branches croassaient des dizaines de corbeaux.
« Ils me font peur, gémit Élorine, je veux rentrer à la maison. »
« Les corbeaux ne sont pas méchants tu sais, ce sont des oiseaux protecteurs pour les gens qu’ils aiment. »
« Et moi, ils m’aiment ? »
« Hum, je crois même qu’ils vont t’adorer ! rigola affreusement la grande dame en se léchant la lèvre supérieure.
Les gonds de la porte en bois grincèrent quand la dame l’ouvrit. Une odeur de charogne agressa les narines de la petite fille. C’était l’odeur de la mort. Mais Élorine ne connaissait pas cette odeur et entra dans la vieille cabane. Près d’une immense cheminée, des lapins égorgés étaient suspendus par les pieds sur un fil tendu d’un mur à l’autre. Dans la cheminée, au coeur un brasier ardent, un chaudron noir semblait cuire quelque chose qui clapotait de grosses bulles jaunes. Sur la table en bois, un poulet avait la gorge tranchée et baignait dans son sang. Autour, des fioles, des pots en terre cuite, des ustensiles tranchants, une assiette en bois et un verre sale formaient un désordre effrayant. En bout de table, une étrange plante était présentée dans son pot en os sculpté. La tige faisait un bras de longueur et sa fleur n’était qu’une boule de pics balafrée d’une bouche. On aurait dit une plante cyclope avec une grande bouche.
« Oui, je sais ce que tu penses, croassa-t-elle à la petite fille, je ne suis pas la reine du rangement. » 
« J’ai peur, je veux retourner chez moi ! »
«  Mais enfin ma chérie, C’EST ICI CHEZ TOI ! »
Élorine n’eut pas le temps d’avoir le moindre réflexe. D’un geste rapide, la grande dame lui trancha la gorge. Un flot de sang jaillit de la plaie ouverte et fusa horizontalement jusqu'à la table. Puis le sang glissa du cou comme une coulée de boue sur le tablier boueux de la petite paysanne. Elle s’écroula en se tenant la gorge. Sa dernière vision fut celle des grands yeux écarquillés de la grande dame qui se penchait vers elle avec un grand sourire sadique. Alors qu’Élorine mourrait, la méchante dame enfonça sèchement le couteau dans la plaie jusqu’à trancher totalement la tête. Puis elle l’attrapa par les cheveux et la souleva en rigolant comme une cinglée. Des filets de sang coulaient du cou tranché et formèrent des lignes discontinues jusqu’au chaudron que la dame atteignit à grands pas. En poussant un rire maléfique, elle y jeta la tête ! Le visage étonné de la petite fille disparut doucement dans le bouillon clapotant de bulles jaunes.
La méchante dame touilla en sifflotant la mixture épaisse pendant une bonne heure. De la tête de la petite Élorine ne restait plus que quelques touffes de cheveux et un œil percé qui flottait à la surface. Enfin, quand la potion fut prête, la grande dame alla chercher une fiole et la plongea dans le chaudron. Elle récolta un liquide visqueux qui eut du mal à entrer dans la fiole. Avec, elle se dirigea vers le bout de la table. La tête de la plante suivait chaque mouvement de la grande dame. Celle-ci leva la fiole au-dessus de la plante. La grande bouche s’ouvrit en deux avec un bruit de gargouillis, laissant apparaître une gorge rouge d’où s’échappait une forte odeur de charogne. Les muqueuses violettes étaient recouvertes de petits boutons jaunâtres d’où s’écoulaient des filets de pus. La grande dame y versa le liquide gluant en chantonnant un air macabre. L’horrible plante avala bruyamment le liquide poisseux, un peu comme un bébé affamé qui avalerait son biberon.
«  Voilà, c’est tout pour ce soir mon bébé d’amour », lui dit la grande dame.
« Merrrrcccciiiiiii », répondit la plante d’une voix sifflante.
«  À la fin du chaudron, tu seras encore plus grande et encore plus intelligente », piailla sa maîtresse.
« Ouiiiii. »
« Peut-être même qu’un jour tu iras à l’école pour apprendre plein de trucs intéressants. »
«  Ouiiii, je veuuuuxxxx, c’esssst bieeennnn. »
«  Mais il ne faudra pas que tu croques la tête d’un camarade, hein, ma petite fille ? »
« C’esssst éviiiiiidennnnntttt. »
«  Parfait ! Allez, digère bien ma petite Élorine, c’est à mon tour de manger de cet excellent ragoût de petite paysanne insolente et pleurnicheuse. »
«  Booonnnn appééééétiiiiiiit. »
«  Merci ! »

Elle posa un baiser sur la muqueuse pestilentielle de la fleur qui referma d'un coup sa gueule et arracha un bout de lèvre à la grande dame. Un rire affreux résonna un long moment au cœur de la cabane au milieu des bois.

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